28 SEP 2026

Dans les sillons d’une autre agriculture

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Sous une fine pluie, Riche-en-Eau s’est drapé de brume. À la MCB Agro-Ecological Farm, récemment re-certifiée Terres d’Agroécologie (TAE), Joana Sevunthana, la responsable du projet, nous accueille avec un large sourire, parapluie à la main, les bottes bien enfoncées dans le terreau. À ses côtés, Wesley, 47 ans, employé de la ferme, s’engage entre les planches de culture.

Originaire de Saint-Hubert, il a longtemps arpenté comme laboureur les champs traditionnels de la région. Il y a quatre ans, son chemin a croisé celui de la ferme grâce à ses enfants, alors inscrits à l’Académie de Football de la MCB Forward Foundation. Séduit par ce projet, il s’est présenté aux premiers recrutements. Son regard pétille lorsqu’il évoque ce tournant : « Ici, loin des intrants chimiques d’autrefois, j’ai réappris la patience et l’observation. Apprendre à faire pousser des fruits et légumes sans le moindre pesticide, écouter le sol et travailler en parfaite symbiose avec le vivant est un retour aux sources salvateur. »

Sur ces deux arpents mis à disposition par le Groupe Beau Vallon, le sol boueux crisse sous nos pas. Wesley s’arrête devant les pois carrés, un trésor oublié des jardins d’autrefois, l’un de ces « legim lontan » (légumes d’antan) que la ferme s’emploie à préserver. Les gousses, tendres, se cuisinent en étouffée avec une viande savoureuse ; les graines séchées assureront la relève des prochaines semailles.

Plus loin, le physalis, petite baie exotique nichée dans son cocon de papier séché. Pour savoir si le fruit est à parfaite maturité, il suffit d’observer le calice : il doit arborer une teinte paille, sèche et cassante. À l’intérieur se cache une bille orange doré, que l’on croque avec sa peau, sans l’éplucher. En bouche, un équilibre entre douceur et vive acidité, entre l’ananas, la tomate cerise et la mangue. On le picore nature, en salade de fruits ou sur une brochette apéritive ; trempé à moitié dans du chocolat noir fondu, le mariage de l’amertume et de l’acidité fait merveille.

Un peu plus loin, la roselle déploie ses calices pourpres, dont on tire des infusions rafraîchissantes ou des gelées acidulées. Du bout des doigts, nous frôlons les aromatiques pour libérer leurs parfums sous la pluie : le thym, saisissant, le romarin, boisé, la menthe, vive, et l’ayapana, fierté de la pharmacopée traditionnelle, tisane souveraine pour apaiser l’estomac.

Du champ au panier
Ici, la journée commence tôt. À 7 h 30, l’équipe s’affaire déjà dans les allées humides, sous les indications de Joana. Les légumes sont cueillis, lavés et mis en bottes le matin même, pour préserver la tendresse des feuilles les plus fragiles. Pas de plastique : le transport se fait en vrac dans des paniers, le raphia naturel lie les bottes et de simples autocollants affichent les prix.

Le véhicule prend ensuite la direction de Saint-Jean, à environ 45 kilomètres, pour la vente directe aux employés de la MCB. Parfois, la route se prolonge jusqu’à la MCB de Port-Louis, pour approvisionner les cuisines du restaurant La Passerelle. « Ce qui distingue notre démarche d’un circuit traditionnel, c’est l’immédiateté. Les produits sont cueillis et vendus le jour même, garantissant une fraîcheur incomparable », fait ressortir Joana.

Chaque mardi, le marché fermier de Saint-Jean est le rendez-vous. Pas de réservation : on sert au fil de l’eau, selon le principe du « premier arrivé, premier servi ». Les adeptes de produits agroécologiques peuvent aussi s’approvisionner directement à la ferme de Riche-en-Eau. Joana et son équipe profitent de ces rencontres pour transmettre : « Au-delà des légumes et des fruits, on y partage des conseils de jardinage et de délicieuses recettes pour réapprivoiser les trésors oubliés de nos grands-mères, du pois carré à la patate douce en passant par le manioc. » Pour elle : « Lorsque vient le moment de la récolte ou lors des ventes du mardi à St-Jean, voir la joie des employés repartant avec des paniers gorgés de fraîcheur est une fierté immense. »

La terre d’abord
Le secret de la ferme tient en un mot, selon Joana : le respect du vivant. Pour faire épanouir plus de 27 espèces et faire revivre des légumes d’antan comme la patate mauve, l’ayapana ou le bâton blanc, l’équipe bannit la moindre goutte de chimie. « Tout est affaire de soin et de complicité avec la nature. L’ayapana, par exemple, s’enracine en douceur dans une terre gorgée de matière organique et baignée de lumière. La patate mauve, elle, s’épanouit sous un généreux paillage naturel qui nourrit le sol au fil des jours », explique-t-elle.

Contre les ravageurs, pas de pesticides mais de l’ingéniosité : la ferme applique la stratégie du « push-pull », un jeu d’équilibre végétal. D’un côté, des bandes fleuries de capucines et d’œillets d’Inde (guindas) attirent les abeilles et les pollinisateurs. Non loin, un bouclier aromatique de tulsi, de menthe, de basilic et de romarin dresse une barrière dont le parfum repousse les insectes nuisibles.

Le compost se prépare sur place : du fumier de vache ou de cheval est empilé en couches successives, en alternant matières brunes et matières vertes, puis retourné toutes les deux semaines pendant trois mois. À ce compost s’ajoutent des purins végétaux, des fertilisants liquides concentrés en nutriments à base de consoude ou de moringa. Joana décrit une terre transformée : « La prolifération de prédateurs naturels et l’extraordinaire diversité des organismes qui y cohabitent témoignent d’un écosystème restauré. »

Maintenir de bons rendements tout en respectant à la lettre le cahier des charges de la TAE est un défi quotidien. Les clés, selon Joana : une planification rigoureuse dès le début de saison, une préparation minutieuse de chaque parcelle et une équipe soudée. Pour elle, le renouvellement de la certification va bien au-delà d’un simple label : « Ce renouvellement vient récompenser les efforts constants investis au quotidien dans la ferme. Il reflète l’engagement absolu de toute l’équipe dans la gestion des opérations, de la planification à la logistique, tout en respectant et en valorisant les principes fondateurs de l’agroécologie. 

Contre les caprices du ciel
La pluie fine de ce matin est la bienvenue. Elle n’est pas toujours aussi clémente : entre sécheresse cuisante et pluies torrentielles accompagnées de fortes chaleurs, la ferme compose avec des aléas de plus en plus marqués, qui menacent les récoltes, fatiguent la terre et ouvrent la porte aux maladies. L’équipe ajuste sans cesse le calendrier des plantations.

L’eau est devenue une priorité : l’irrigation s’affine pendant les jours arides, le drainage s’active lors des grandes averses. Pour préserver la ressource face au risque de pénurie, la ferme s’est dotée, selon Joana, d’un système qui combine récupération des eaux de pluie, cuves de stockage et irrigation au goutte-à-goutte.

Au sol, les « plantes de service » de la propriété (fibres de vétiver, éclats de troncs de bananier, Arundo donax) sont étalées en paillage au pied des cultures. « Ce bouclier végétal conserve la fraîcheur, freine l’évaporation et empêche les mauvaises herbes de s’installer », souligne Joana.

Au potager, pour approvisionner régulièrement la cantine et les employés de la MCB, chaque famille de plantes (feuilles, fruits, fleurs, racines) tourne selon un plan de rotation. En évitant de planter successivement, sur une même parcelle, des espèces gourmandes des mêmes nutriments, le sol ne s’épuise pas : il se régénère, résiste naturellement aux parasites et préserve sa fertilité saison après saison.

Ancrée dans la région de Saint-Hubert et de Saint-Hilaire, la ferme crée des emplois locaux et offre aux équipes une solide formation aux métiers de la terre. Elle accueille régulièrement des visiteurs et des écoliers. Grâce aux journées de volontariat social (Social Leave), des collaborateurs de la MCB viennent aussi prêter main-forte sur le terrain : un pont entre le monde de la finance et celui de la terre.

Demain, la ferme entend renforcer son savoir-faire grâce aux nouvelles technologies et aux conseils de la TAE pour optimiser son verger. La priorité reste la préservation des « legimlontan », mais de nouveaux projets se dessinent : la culture de fleurs comestibles et la création de produits transformés à valeur ajoutée, souligne Joana.

Lorsque la pluie s’apaise sur Riche-en-Eau, Wesley et les autres employés poursuivent leur travail entre les rangées de légumes. Devant nos yeux, la terre déploie toute sa générosité.

Côté assiette

 

Cadre à la MCB et père de deux enfants, Jean-Ian Arokeum s’approvisionne à la ferme de Riche-en-Eau. Pesco-végétarien, il multiplie les activités physiques depuis son entrée à la banque, en 2015, et le trail en particulier. « Le trail a révélé en moi un amour profond et une connexion particulière avec la nature », confie-t-il.

Pour garnir la table familiale, il a préféré la ferme au bazar, pour trois raisons : savoir ce qu’il met dans son assiette, redécouvrir des produits et des aromates qu’il n’avait pas le réflexe d’acheter, comme le manioc ou le quatre-épices, et participer à un projet porté par son entreprise. « Les légumes sont d’une qualité bien supérieure et cela se ressent immédiatement au goût. C’est une vraie tranquillité d’esprit de savoir exactement ce que je mets dans nos assiettes », dit-il.

Le marché fermier lui fait aussi gagner du temps : « Avoir accès à ce marché fermier à deux pas de mon poste de travail représente un gain de temps inestimable. » Les légumes, récoltés le matin même, se conservent mieux, observe-t-il, à l’exemple du « petsaï » et des « bred Tompouce », d’un vert éclatant : « Nous constatons une réelle différence au moment de la conservation : ces légumes restent impeccables un à deux jours de plus [que] ceux achetés dans le circuit traditionnel. »

À la maison, il cuit le manioc à la vapeur et ajoute les « bred » au bouillon à la dernière minute, juste avant d’éteindre le feu, pour en préserver les qualités nutritionnelles. « Le secret, c’est de les garder légèrement croquantes », révèle-t-il dans un rire. Ses enfants ne mesurent pas encore la démarche qui se cache derrière leur assiette. « Ils ne voient peut-être pas la différence au premier coup d’œil, mais leur corps, lui, reçoit tous les bienfaits de ces aliments sains ! »

L’initiative a changé d’autres habitudes. Les épluchures de la cuisine vont désormais dans ses propres bacs de terreau, prêts à accueillir les prochaines semailles. Sur son balcon, devenu potager urbain, poussent tomates cerises, safran, gingembre, patates douces et « bred Tompouce ».

À ses collègues qui hésiteraient encore, il lance : « Essayer, c’est l’adopter ! Laissez-vous tenter par le vert éclatant de ces brèdes : c’est la garantie d’une fraîcheur et d’un goût incomparables. »

Extrait d’un dossier spécial réalisé par Le Défi Vert et Le Dimanche/L’Hebdo, en collaboration avec la MCB.